“Edgar Morin vs Hannibal” (4/4) – 5 options à expérimenter pour avancer dans l’incertitude

Edgar vs Hannibal

Partir de nos réflexes et avancer petit à petit dans le complexe

Peut-être avez-vous déjà entendu dire que pour progresser, il faut, selon la formule consacrée,

« sortir de sa zone de confort » ? La stimulation, le goût du risque est ultra valorisé aujourd’hui et si à 40 ans tu n’as pas changé 4 fois de carrière, tu as raté ta vie ! Pour évoluer, la stabilité, les routines ont aussi leurs vertus.

Pour cette dernière partie de l’article, je me suis amusé à rechercher des options à expérimenter, seul ou en équipe pour développer son agilité relationnelle et, sinon danser, avancer dans l’incertitude. Pas de grande révolution donc mais sur chacun des items choisis (peur, ego, action, temps, leadership), la recherche du 1er petit pas.

L’enjeu ici est de partir de nos zones de confort pour les agrandir, d’y prendre son élan et stabiliser notre saut pour, comme sur un trampoline, partir explorer les richesses de la vie.

(Spoiler Alert : toutes ces options, ces techniques sont fausses ! Oui. Fausses !

Et oui car ce sont des modèles, donc elles ne vont pas totalement coller à votre situation particulière. Elles sont fausses mais peuvent être aidantes, guidantes. Je vous invite à vous les approprier, les tordre, à les faire vôtres pour qu’elles vous soient utiles. Laquelle souhaitez-vous expérimenter ?)

 

  • Donner la parole à sa peur pour faire AVEC elle, pas CONTRE. Ou alors tout contre…

 Quand la peur est là en situation d’incertitude, notre premier réflexe est de se protéger d’elle. Elle qui est pourtant là pour nous protéger d’un danger, d’une menace.

Ne pas écouter sa peur revient à mettre des boules quiès, pour éviter les nuisances d’une alarme incendie. Absurde ! On est d’accord que ça n’écarte pas le danger !

Que faire pour éviter nos réflexes : l’ignorer, « j’affronte la situation en évitant l’émotion » ou trop l’écouter et être paralysé(e), « j’évite la situation pour éviter l’émotion » ? Car dans les deux cas, la peur prend le contrôle.

 L’option à expérimenter : AIDER LA PEUR A NOUS AIDER

 GOLIARDA SAPIENZA : « Voilà, c’était ça le chemin : il fallait, comme on étudie la grammaire, la musique, étudier les émotions […]. »

 Comment ? INVITER REGULIEREMENT SA PEUR A BOIRE UN VERRE, UN CAFE

« Moi – Chère peur, viens t’asseoir à côté de moi. Merci d’avoir accepté mon invitation. Qu’est-ce que tu tiens tant à me dire ? De quoi tu souhaites me prévenir ? (un conseil : papier crayon, prenez des notes !). Commençons par le commencement, qu’est-ce que tu as Observé ?

Ma peur – J’ai observé que tu as une réunion importante à 16h pour laquelle tu n’as pas travailler les potentielles objections des participants.

Moi – Comment tu te Sens dans cette situation ? Ma peur – J’ai peur !

Moi – (la peur qui dit qu’elle a peur c’est tout un poème !) Ok, quelle valeur ou quel Besoin n’est pas satisfait qui fait que tu ressens de la peur ?

Ma peur – Et bien moi, j’ai juste besoin de faire mon job, c’est-à-dire de te mettre en sécurité. Moi – A sympa merci, je ne savais pas ! Tu as envie de me Demander quelque chose ?

Ma peur – Je ne sais pas. Serait-il envisageable de travailler une petite heure de plus ? Demander l’avis/l’aide de ton/ta N+1 ?

Moi – Ok. Merci chère peur, tu peux y aller maintenant. On se reparle bientôt, même heure, même endroit, même pomme ! Toque 3 fois, je t’ouvrirai cette fois. Bises à la famille ! »*

 

  • Profiter de sa vulnérabilité pour doser sa confiance et inspirer confiance dans l’incertitude

 

On n’est pas des machines, des robots. La vulnérabilité, le doute sont constitutifs de notre humanité. Comment cultiver leurs bienfaits pour sortir du piège du tout à l’égo qui isole et s’ouvrir à des relations de confiance ?

 Option à expérimenter : CO-ELABORER AVEC LE DOUTE POUR CO-CONSTRUIRE UNE RELATION DE CONFIANCE

 Léonard Cohen : « Il y a une faille dans toute chose, c’est par là qu’entre la lumière. »

 Comment ? REMPLACER LE REFLEXE DU « OUI MAIS… » PAR LE « OUI ET… » AVEC DES PERSONNES AYANT DES AVIS DIVERGENTS

L’enjeu est de faire le deuil de la toute-puissance et sortir des discussions stériles (véritable sport national voire universel) où l’on parle, non pour faire avancer le schmilblick mais pour avoir raison à tout prix (et protéger son ego). Comptez le nombre de « oui mais… » lors de votre prochaine réunion de travail ou entre amis (vous verrez vous serez étonné(e)) et essayer de remplacer la moitié des vôtres par des « oui et… ».

Formule magique qui reconnait, prend appui sur la pensée de l’autre et ouvre à l’idée que nous détenons ensemble à plusieurs une vision plus globale de la situation (passer du « j’ai raison, ils ont tort puisque qu’il n’y qu’une solution viable », au « et si j’avais tort… » ou mieux encore « et si nous avions raison ensemble ? »).

C’est l’une des règles essentielles du théâtre d’improvisation. Et c’est tout sauf un hasard !

  • Se libérer de l’enjeu et profiter du potentiel de la situation dans l’action

 

Le carcan rigide d’un plan sans accroc associé à l’obsession de sa réalisation, du résultat peuvent altérer notre capacité d’action.

Comment se créer des marges de manœuvre pour se mouvoir et s’émouvoir en liberté, élargir le champ des possibles et préserver le plaisir de l’action ?

 Option à expérimenter : LA STRATEGIE DE LA LOUTRE : S’IMMERGER DANS L’INCERTITUDE PUIS RESPIRER A LA SURFACE

 Christian Bobin : « Ne rien prévoir, sinon l’imprévisible, ne rien attendre, sinon l’inattendu. »

 Comment ? ENRICHIR L’ACTION DE FEEDBACKS SUR L’ATTENDU (« test & learn) ET L’INATTENDU

(« learn & test)

La « stratégie de la loutre » est une métaphore trouvée lors d’une envolée lyrique collective. Avec les participants d’une formation sur l’art du management transversal, nous cherchions un animal capable de s’immerger pleinement puis de revenir à la surface, pour évoquer le cheminement du leader transversal dans l’incertitude. Et c’est la loutre qui nous est apparue ! (#jesuisuneloutretransversale)

Cette stratégie consiste à alterner temps d’action (immersion totale dans l’incertitude) et temps d’inspiration (retour à la surface pour respirer et se réoxygéner) pour ancrer, rectifier, améliorer, savourer.

Sur le modèle du « test and learn » et du fonctionnement itératif et incrémental des méthodes agiles (utiles pour nourrir de feedbacks les revues client et les rétrospectives équipe), l’idée est de s’enrichir aussi de « learn and test ». C’est-à-dire conscientiser tout ce qui est non-immédiatement utiles pour la réalisation du plan, mais qui sont comme autant de cadeaux sur notre chemin qui nourrissent et embellissent nos vies… et créent les étincelles pour les projets à venir (les prospectivistes parleraient de signaux faibles).

Ces « learn and test » peuvent prendre la forme de rendez-vous, seul ou à plusieurs, pour faire un rapport d’étonnement, sur ce qui nous a surpris, étonné, inspiré. Sur soi, les autres, le chemin. Des moments qui contribuent à préserver le plaisir et l’engagement.

  • « Je suis passé pour être présent dans ton futur » (Mc Solaar)

 

Le futur existe dans le présent sous la forme d’une potentialité, non encore actualisée. Il en est de même pour nous, qui sommes un potentiel en cours de réalisation.

Puisque, comme le sable qui file entre nos doigts, il est impossible de maitriser le temps, comment influencer, orienter l’avenir pour faire advenir un futur qui nous ressemble présent après présent après présent…

 Option à expérimenter : SE RACONTER AU FUTUR POUR METTRE PLUS DE SOI DANS LE PRESENT.

 Woody Allen : « Je m’intéresse beaucoup à l’avenir. Car c’est là que j’ai décidé de passer le reste de mes jours »

 Comment ? ECRIRE UNE LETTRE A SON « MOI » DU FUTUR

Selon Paul Ricoeur, l’identité est mouvante, évolutive car prise dans le temps. Son concept « d’identité

narrative » repose sur l’idée que tout individu se constitue, dans une narration de soi sans cesse renouvelée. Se raconter au futur permet donc de donner forme à notre potentiel, à nos aspirations et valeurs profondes, à nos espérances. C’est une manière de s’engager dans un mouvement où, comme dans une vision inspirante, c’est le futur qui va gouverner nos actions et nos comportements dans le présent (et non ce qui s’est passé dans le passé).

L’idée est de déterminer une durée (la fin d’un projet, d’une reconversion, le cap de la cinquantaine, etc.) et de laisser libre cours à sa prose pour partager à son moi du futur : ce dont j’ai pris conscience, les objectifs de développement que je me fixe, à quoi je verrai que j’ai réussi, des remarques clin d’œil… et tout ce que vous avez envie de vous raconter (je ne remercierai jamais assez pour sa tendresse et sa lucidité mon moi du début de ma formation au coaching pour sa lettre que mon moi du futur avait (re)découverte 9 mois plus tard) !

Et comme la vie est une scénariste de génie, capable de nous inventer 1000 rebondissements, il peut être intéressant de s’écrire régulièrement !

Il est évidemment possible de le faire pour des projets d’équipe !

  • Faciliter l’émergence de leader dans son équipe

 

La transversalité s’attaque aux silos et pour être plus agiles, les organisations ont tendance à favoriser les équipes pluridisciplinaires. Ces mutations profondes et durables obligent les managers à revisiter ce qui fondent leur légitimité. L’expertise ne suffit plus et doit être complétée par les compétences de manager coach et de facilitateur.

Allons cette fois nous inspirer du côté du jazz pour créer l’engagement de chacun et améliorer la collaboration au sein de l’équipe !

 Option à expérimenter : LE LEADERSHIP TOURNANT

 Miles Davis : « N’ayez pas peur des erreurs, des fausses notes… ça n’existe pas ! »

 Comment ? L’ANIMATION TOURNANTE EN REUNION

Dans son ouvrage « Jazz et leadership », Frank J. Barrett professeur en management et pianiste de jazz nous partage 8 principes pour inciter les entreprises à évoluer de l’art de la planification vers celui de l’improvisation.

Le chapitre 6 fait la part belle au « leadership tournant » qui invite chacun à se positionner tour à tour comme « leader » puis « follower » de l’improvisation collective. Selon l’auteur « l’accompagnement – le fait d’aider les autres à réfléchir tout haut et à exprimer le meilleur d’eux-mêmes – devrait être un art plus souvent reconnu et récompensé », car il permet à chacun de trouver et prendre sa juste place pour performer ensemble. Une belle expérience de « lâcher prise ». Mais attention : pas celui qui lâche, qui abandonne, non. Celui, paume de main vers le haut, qui soutient, qui protège (faites le geste, vous sentirez la différence) !

Comment appliquer le leadership tournant à son équipe ?

1ère option : en proposant l’animation tournante des réunions d’équipe (est-ce toujours au manager de les animer ?).

2ème option : peut-être en listant ensemble les missions utiles au collectif, puis en invitant chaque membre à piloter la mission collective pour laquelle son appétence/curiosité/expertise l’attire. Les rôles préférentiels peuvent aussi être un élément à prendre en compte (cf Meredith Belbin et ses 9 rôles pour une équipe performante).

3ème option ? A vous de proposer ! Vous êtes bien mieux placé(e) que moi pour savoir ce qui est bon pour vous !

C’est en tout cas l’occasion de créer un vrai sentiment d’implication envers les objectifs collectifs et de faire émerger les talents de leader de chacun.

Notes

  • Les amateurs de Communication NonViolente auront reconnus l’OSBD (Observation, Sentiment, Besoin, Demande) cher à Marshall Rosenberg, « Les murs sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs) ».

Comme Anne Sylvestre, « J’aime les gens qui doutent ». Je suis admiratif de ceux, curieux, qui se questionnent, challengent le monde et avancent malgré/grâce à ce monde complexe. Ceux aussi qui se laissent émouvoir, surprendre aussi par la beauté du monde.

Cet article est nourri des choses que ces personnes m’ont apprises, dans le cadre de ma vie professionnelles (mes guides, collègues, client(e), coaché(e)s, participant(e)s des formations et des coachings d’équipe) mais aussi dans le cadre de ma vie tout court. Merci beaucoup !